En finir avec le travail gratuit. Celui qu’on s’impose (Partie 2)

En finir avec le travail gratuit. Celui qu’on s’impose. (Partie 2)

Dans un précédent article, je vous parlais du travail gratuit que l’on nous impose. Mais qu’en est-il du travail que l’on s’impose à nous-mêmes ? Dans les métiers de la création, réunir une communauté sur un réseau social est presque devenu vital. Il est courant d’alimenter régulièrement un compte Twitter ou Instagram en plus de son activité principale, en prenant cela comme une composante à part entière de notre travail. Le paiement en “visibilité” est dénoncé depuis de nombreuses années par les créateur·ices… mais que se passe-t-il quand nous n’arrivons plus nous-mêmes à faire la part des choses ? La démocratisation de l’auto-entrepreneuriat ajoute à la contrainte d’être visible, appelant à la pratique du Personal Branding. Il existe d’excellentes professionnelles pour cela, mais la plupart des personnes, par manque de moyens, se contentent de le faire elles-mêmes. Alors quel rapport entre le temps investi sur une plateforme et le gain de travail en compensation ? Comment faire la balance ?

Le travail qu’on s’impose

Je suis autrice de podcast, illustratrice et militante. Le travail gratuit, ça me connaît. Je distingue cependant le travail gratuit que l’on m’impose à celui que je m’impose. C’est d’abord, je crois, le lot de tout·e artiste, mais en particulier des artistes visuels. Dans notre système de production actuel, si l’on est en dehors de l’industrie culturelle formelle, c’est-à-dire si l’on travaille en indépendant·e, il faut se montrer pour trouver du travail.

Avoir un compte Instagram, que l’on alimente. Une communauté que l’on fait vivre. Il faut donner à boire et à manger à nos followers, et tout cela gratuitement s’il vous plaît ! Or, contrairement à ce que l’on pourrait croire, la visibilité n’apporte pas nécessairement de travail, ni d’argent. Les artistes sont d’ailleurs habitués à ce qu’on leur demande de faire du travail contre de la visibilité et dénoncent cet état de fait de longue date. Cependant depuis quelques années, les artistes se sont mis à travailler elleux-même pour “la visibilité » (et donc, par la force des choses, à travailler gratuitement pour les réseaux sociaux.)

Selon moi, nous avons tendance à totalement surestimer la part d’opportunité que nous apporte la visibilité, et à sous-estimer les liens que l’on peut tisser localement, par regroupement de métiers, ou par intérêt commun (coucou, syndiquez-vous). Nous oublions que le temps d’internet est rapide – qu’il passe d’une chose à l’autre, qu’une tendance naît et meurt dans la minute (cela est encore plus exacerbé par Tik Tok). Nous oublions également que les réseaux sont le terrain de l’instantanéité : ce n’est pas parce que nous passons dans les #pourtoi d’une personne qu’elle va nous suivre. Tout juste va-t-elle liker et passer à autre chose. La rengaine “Pensez à vous abonner, liker, enregistrer le post…” est devenue monnaie courante sur Instagram, et des Tiktoks au ton culpabilisant sur une musique dramatique fleurissent pour demander aux gens de s’abonner.

Malgré tout, il faut l’avouer : le nombre de followers compte pour certaines entreprises, surtout lorsqu’elles sont centrées uniquement sur la promotion (autrement dit, la pub). Si l’on est influenceur·euse, c’est-à-dire promoteur publicitaire, alors avoir un certain nombre de followers valorise votre profil. Est-ce la même chose pour les artistes et les créateurs de contenus culturels ? Pour ma part, je crois que nous avons oublié que la publicité n’est pas l’unique solution de financement d’un projet. Et qu’Instagram n’est pas notre employeur. Il ne tient qu’à nous de trouver des partenaires – des vrais, qui ont du sens, qui résonnent avec notre travail et qui le mettront véritablement en valeur.

Un vieil homme se démultiplie devant un ordinateur

Artiste indépendant·e étant son propre agent, community manager, webdesigner, juriste et comptable.

Depuis peu, Instagram donne la possibilité de cacher les likes. C’est selon moi une mesure hypocrite : il devrait permettre de cacher le nombre de followers. Ainsi, nous reviendrons à une véritable appréciation du travail artistique, sans considérations (ou avec une considération moindre) pour l’audience. Parce que, quand on est artiste/créateur, il faut d’abord créer de l’art. Or les réseaux sociaux nous transforment en machine à créer du contenu. On fait un post, une story, un reel pour promouvoir son art ou sa création. Tout ce temps donné gratuitement permet à la plateforme de Mark Zuckerberg de rayonner, de garder son influence, son monopole. N’oublions jamais que le modèle économique des réseaux sociaux reste de vendre des produits et du temps de cerveau disponible. Il se veut divertissant, récréatif, pour pouvoir caler des publicités entre deux stories. Côté créateur, il vous montre vos statistiques pour mieux vous faire acheter de la visibilité grâce au contenu sponsorisé. Si c’est gratuit, c’est toi le produit !

À partir de là, repensons les choses : mieux vaut-il un petit réseau (IRL ou virtuel) solide, avec des gens qui suivent votre travail de manière impliquée et/ou active… ou des milliers de followers qui vous oublient quand vous disparaissez ? Avez-vous réellement besoin de personnes qui ne font attention à votre art que lorsque vous apparaissez sur leur timeline, tant pis si vous êtes shadowban ? À partir de cette réflexion, tout le temps investi pour faire remonter les shadowban injustifiés est, selon moi, du temps perdu. Même si la pratique est non éthique et injuste : vous n’êtes pas chez vous, ce ne sont pas vos règles. Concernant les suspensions de comptes, je ne saurais que trop recommander d’héberger votre contenu ailleurs.

Ne laissez pas Twitter ou Instagram être les propriétaires de votre production artistique ou intellectuelle. Il faut favoriser son indépendance au maximum. Cela est le cas pour les artistes, mais également pour les militant·es. Les réseaux sociaux ne sont pas nos alliés, ils ne sont qu’un outil. Libre à nous de l’investir, mais ne nous enchaînons pas à l’outil : utilisons-le à bon escient. Je ne dis pas cela pour dresser un portrait sombre des réseaux sociaux, mais nous devons réfléchir stratégiquement à leur utilisation, et faire baisser la part d’énergie trop importante que cela prend dans nos vies de créateur·ices.

Podcasts : le nouveau marché du contenu gratuit

Passons maintenant au marché tout beau, tout neuf, à la mode. Le podcast natif (par là, on entend, les émissions qui ne passent pas à la radio). Comme beaucoup d’autres contenus culturels destinés au web, les épisodes de podcast sont mis à disposition gratuitement sur les plateformes de streaming audio. Un modèle économique que certains voient comme un défaut. J’attache pourtant une importance particulière au contenu accessible, puisque les questions d’éducation populaire et d’accès à la culture (voire de service public) me sont chères.

« I made a new friend » « Real or host of podcast ? » « Host of podcast. »

Certain·es podcasteur·ices trouvent une source de financement dans la publicité ou le sponsor avec le podcast de marque (comme certaines chaînes Youtube), mais j’ai personnellement décidé de me compliquer les choses. En tant qu’auditrice, je n’aime pas être dérangée par la publicité pendant mon écoute. Bien que je comprenne ce besoin de la part du côté créateur·ices, du côté consommatrice, je l’évite un maximum. Peut-être justement parce que je considère que la culture n’est pas un produit comme les autres ? Alors, si je l’évite moi-même, pourquoi je l’imposerais à mes propres auditeur·ices ? Cette question m’a beaucoup travaillée avant de me lancer, et c’est pourquoi j’ai cofondé le studio La Clameur Podcast Social Club, un studio de podcast au modèle économique alternatif, basé sur le principe de la coopérative.

Et donc, pour revenir à nos moutons… Afin de mettre ce projet en place je fais… du travail gratuit. Beaucoup de travail gratuit. Et oui, c’est ça, l’entreprenariat. Organisation, mise en place, prospection… ce sont autant d’heures qui ne sont pas rémunérées. En tout cas, pas immédiatement. Par ailleurs, pour être totalement transparente avec vous, La Clameur travaille actuellement sous le statut associatif, et les membres de l’association – même si nous essayons de les rémunérer en leur confiant des missions – font également une part de travail gratuit.

“Mais Mélissa, on marche sur la tête !“ me direz-vous ? Pas tout à fait… Quand on voit les conditions de travail actuelles des travailleur·euses du podcasts, on ne peut pas dire qu’il soit meilleur d’être salarié que d’être indépendant·e. Par ailleurs, nous comptons sur les gens qui croient en notre projet pour nous financer, c’est pourquoi nous fonctionnons sur le principe de l’adhésion.

La solution ? S’exploiter soi-même ! (Rires.)

Deux personnages discutes. Le personnage à al forme de démon-ange dit : "Hmm... Si c'est pour travailler alors autant mourir..."

Que serait cet article sans référence manga ? Extrait du manga Chainsawman par Tatsuki Fujimoto.

Et donc, quelle est la différence entre l’exploitation par un patron (sous pression, mal rémunérée, rémunérée en retard, mal considérée…) et le travail en partie gratuit dans le but de monter une coopérative ? Dans le premier cas, on travaille pour un tiers. Dans le second , on travaille pour soi-même et pour le collectif. Alors, même si le langage actuel de la start-up nation veut que l’on se nomme “collaborateur•ice” plutôt que “employé•e » voire “subordonné•e” (c’est tout de suite moins sexy), ou que l’on considère son entreprise comme une “famille”, force est de constater que les salarié•es qui travaillent pour ces studios n’ont pas de parts dans l’entreprise. Avec le projet coopératif, chaque salarié•e a sa part de l’entreprise : il détient ses propres moyens de production. Et c’est là toute la différence. Le travail gratuit que l’on s’impose a alors une portée… oserais-je le mot ? Émancipatrice. Non je déconne. Le travail n’est pas émancipateur. Mais il peut-être au moins effectué dans de bonnes conditions.