En finir avec le travail gratuit. Celui qui s’impose. (Partie 1)

Y a le bon et le mauvais travail gratuit…

“Alors, y a le bon et le mauvais travail gratuit…” Bon ok, la vanne de boomer s’arrête ici. Mais je suis sérieuse : je ne suis pas contre le travail gratuit. Cela peut paraître paradoxal de commencer cet article ainsi, mais c’est vrai. Du travail gratuit, j’en fais, j’en ai toujours fait : être bénévole dans une association, militante dans un syndicat… J’y trouve mon compte. Je choisis combien de temps j’y consacre, à quel point je m’engage. Je pars si j’estime que je n’ai plus de temps ou d’énergie à y consacrer (tout en respectant les engagements que j’ai pris jusqu’au bout – c’est pourquoi il est important d’estimer correctement ce qu’on est en mesure de donner).

Edward Elric (Fullmetal Alchemist) criant "Échange équivalent !"

L’échange équivalent est la règle de l’alchimie. Si vous ne savez pas cela, vous avez raté une œuvre extraordinaire et vous allez tout de suite aller la rattraper. (Capture d’écran de l’anime Fullmetal Alchemist Brotherhood, adapté du manga d’Hiromu Arakawa.)

Il est également tout à fait possible de travailler à titre gracieux pour un tiers, c’est-à-dire sans compensation financière. Mais souvent, il s’agit plutôt d’un échange de bons procédés, et donc d’une forme de rémunération autre que pécuniaire : on trouve un accord (un service rendu pour un autre, en somme). J’encourage d’ailleurs totalement ce type de transaction tant qu’il s’agit d’un échange équivalent (j’espère que vous avez la ref). Pensez tout de même à le formaliser sous forme d’un partenariat avec une convention dans le cadre professionnel.

Ou alors, on peut décider de travailler gratuitement, ponctuellement, sans aucune forme de rétribution parce qu’on en a envie : pour soutenir une cause, donner un coup de pouce au projet d’un·e ami·e, aider un·e membre de sa famille. C’est ce que j’appelle le travail communautaire, qui fait autant de bien à soi qu’aux autres. Mais généralement c’est à notre initiative et selon nos propres conditions. Si l’on commence à être sollicité pour effectuer une tâche avec des contraintes… alors on bascule vers une demande de prestation. Ce qui ne devrait pas être gratuit. Je répète donc : je n’ai aucun souci avec le travail gratuit. Tant qu’il est choisi.

Le problème étant que, bien trop souvent, il s’impose. Je dit “il”, pour personnifier la chose, mais il y a deux situations :

Et ça, il faut que ça cesse.

Celui qu’on nous impose

My villain origin story

L’origin story de cet article, c’est mon expérience personnelle. D’abord, comme je l’ai dit plus haut, j’ai l’habitude de faire du travail gratuit, associatif et communautaire. C’est au moment où j’ai commencé à professionnaliser une partie de mon activité – le podcast et la création de contenu d’une façon plus large – que je me suis rendu compte à quel point la demande de travail gratuit était courante, de la part de tous·tes, et même des personnes qui comprennent les enjeux de domination au sein de la société.

Par exemple, un jour, un collectif militant m’a demandé de me déplacer depuis Lyon jusqu’à Paris pour faire une captation sonore de leur événement. J’étais partante, même s’ils ne pouvaient pas me rémunérer : j’ai demandé le défraiement du billet et du repas, ainsi que la liberté de faire ce que je voulais avec le contenu capté. Je leur ai aussi demandé de faciliter mon travail en me réservant un endroit où enregistrer, et en sélectionnant des personnes à l’avance.

Ces conditions me paraissaient tout à fait correctes. Elles n’étaient pourtant pas suffisantes, puisque mes interlocuteur·ices ne pouvaient pas défrayer mon billet de train mais seulement le repas. Là encore, comprenant qu’iels n’avaient pas d’argent, j’étais prête à faire une concession. C’est lorsqu’iels m’ont dit qu’iels souhaitaient en plus avoir un droit de regard sur mon travail que j’ai refusé.

En résumé, on me demandait donc de : me déplacer à mes frais, sur mon temps personnel, à plus de 500km de chez moi, et en plus, je ne pouvais pas utiliser le produit de mon travail comme je le souhaitais. Quelle différence cela faisait-il avec une demande de prestation ? A ce moment-là, je me suis dis qu’il y avait un problème. Et pourtant, j’ai culpabilisé, presque cédé car “c’était pour la bonne cause.” Était-je devenue un monstre capitaliste qui ne pensait qu’à l’argent ? Aujourd’hui encore, je ne le pense pas.  Par la suite, je n’ai eu aucune nouvelle de ce collectif.

Par ailleurs, je n’exclus pas d’avoir fait partie un jour du problème. D’abord, emportée par la jeunesse et mes convictions anticapitalistes, j’ai pu moi-même considérer qu’un service d’intérêt général ne devrait pas être un créneau pour faire du profit. C’était avant de me rendre compte que ce n’était pas aux personnes qui prenaient la charge de ce travail de faire des sacrifices (financiers, de santé mentale…) D’ailleurs,  ayant moi-même été victime d’un burn out militant, je prends aujourd’hui conscience que je n’avais pas eu cette considération à mon propre égard. C’est dire si le travail gratuit est ancré dans notre psyché, d’autant plus quand on est une femme non-blanche.

Quand le bénévolat remplace le service public 

Un autre exemple qui me vient en tête ne m’est pas arrivé directement. Il démontre cependant le mépris des institutions vis-à-vis des militant·es et bénévoles associatifs qui se retrouvent alors à faire le travail dont iels devraient bénéficier.

Le compte Instagram Les Mals Entendus donne (entre autres) des conseils sur la façon de rendre son contenu accessible pour les personnes sourdes – contenu réalisé et offert gratuitement. Or, une grande institution publique est venue demander au gérant de la page de relire et de contrôler les transcriptions de leur podcast. Encore une fois, c’est une mission qui pourrait tout à fait être rémunérée. Contrairement au collectif mentionné ci-dessus, cette grande institution parisienne ne peut prétendre à un manque de moyens. Elle ne prendra cependant pas la peine de former ses équipes sur la question ou de chercher des professionnel·les pour faire ce travail rémunéré.

Le travail que réalise Les Mals Entendus est un travail d’utilité publique, qui devrait être mis en place par les services publics eux-mêmes. Or ceux-ci viennent se reposer sur ce travail gratuit pour pallier leurs propres manquements – et ce sans même penser à rémunérer le fruit du travail dont ils bénéficient. C’est une mécanique connue et interrogée depuis de nombreuses années, jusqu’à aujourd’hui encore. Pour vous donner un exemple concret de politique publique qui se repose sur le monde associatif et bénévole, très récemment, le gouvernement a annoncé que la lecture publique devenait une grande cause nationale. Mais pas au point d’employer du monde. Dans un article de Livre Hebdo, datant de novembre 2021, voici ce qui est annoncé :

“Matignon, dans son communiqué aujourd’hui, a confirmé qu’une « campagne d’appel à la générosité publique autour de la lecture comme facteur de lutte contre l’exclusion » serait lancée. Le Premier ministre a attribué le label Grande cause nationale 2021/22 à un collectif de structures culturelles et associatives réunies au sein d’une « Alliance pour la lecture ». Le label « permettra à l’Alliance de diffuser gratuitement des messages sur les antennes de l’audiovisuel public, pour encourager le bénévolat et susciter des dons en faveur d’actions d’inclusion sociale par la lecture, au service de plus de 10 millions de personnes dont le handicap, les troubles neuro-divergents, l’isolement, l’illettrisme, l’analphabétisme, ou la grande précarité freinent ou empêchent l’accès au livre et à la lecture. »

CQFD. Et donc… Parmi les populations marginalisées qui se retrouvent le plus souvent à faire du travail gratuit et d’intérêt général il y a… je vous laisse deviner.

Genre, race et gratuité

Tous les 5 novembre, nous avons le droit à un relais dans la presse : les femmes travaillent gratuitement à partir de cette date. C’est une donnée sourcée, reconnue, qui sert à mettre en avant l’écart salarial entre les femmes et les hommes. Mais de quelles femmes parle-t-on? En dehors des considérations purement relatives au monde du travail, saviez-vous que les femmes racisées font plus de travail gratuit que les autres ? En effet, outre le tabou que l’argent représente pour les femmes noires, l’économiste Nina Banks nous explique :

“Les femmes de couleur se sont historiquement engagées dans du travail collectif non marchand afin de lutter contre les disparités raciales qui affectent le bien-être des personnes qui vivent au sein de leurs communautés. Elles répondent souvent aux menaces qu’elles rencontrent et à leurs besoins, parce que le gouvernement ou les entreprises n’y ont pas suffisamment pourvu. On a toujours eu tendance à considérer ce qu’elle fait simplement comme de l’activisme politique contre l’injustice raciale. Or c’est du travail qui est consacré à ces activités. » 

– Nina Banks (Traduction par Couleur Politique)

Aux États-Unis, ce fait a été mesuré par l’Institute for Women’s Policy Research . En France, il n’existe pas, à ma connaissance, d’étude sur le sujet. Et comme vous le savez, jusqu’à preuve du contraire, tout ce qui n’est pas étudié n’existe pas (lol) et les U.S.A c’est pas la France (un pays où le racisme n’existe pas, lol bis). Malgré ce manque de données chiffrées sur la catégorie particulière des femmes noires/non-blanches, on sait déjà qu’il existe des inégalités raciales sur le marché du travail, notamment grâce à l’étude Trajectoires et origines 1. Par ailleurs, le rapport du Défenseur des droits datant de 2020 reconnaît un racisme systémique sur le marché du travail français.

Concernant le travail gratuit à proprement parler, certaines études mesurent la part d’engagement bénévole des femmes. Elles soulignent une disparité dans leur engagement du fait de charges supplémentaires dans le foyer (la disparité se mesure aussi en classe sociale), mais aussi une plus forte propension à s’engager dans les causes sociales (d’intérêt public) contre l’engagement bénévole de loisir (sportif) pour les hommes. Les études qui se concentrent sur les personnes non-blanches concernent surtout les questions d’immigration et d’engagement transnational. Et même si dans une étude à grande échelle sur le profil des bénévoles [Donner son temps : les bénévoles dans la vie associative. Lionel Prouteau et François-Charles Wolff*. ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 372, 2004], la question de la race est occultée, toutes nos données nous permettent de présumer très fortement de la part de travail gratuit effectué par femmes racisées, que ce soit dû aux inégalités salariales, ou au travail d’intérêt général non rémunéré qu’elles effectuent.

Travail gratuit dû à l’écart de rémunération, travail communautaire, travail gratuit au sein du foyer… Il paraîtrait que les femmes noires sont exténuées. Dans cet article du Washingtonpost, une femme témoigne  :

“Black women have been groomed to overachieve,” she said. “We know how to boss up and get it done. So it’s about reprogramming the idea that it’s weak to say you can’t do more.”

“Les femmes noires ont été élevées à  être super-performantes” dit-elle. “Nous savons comment dépasser les attentes. Il s’agit de revenir sur l’idée que l’on est faible quand on dit qu’on ne peut pas faire plus.”

La citation parle d’elle-même. Une quantité de travail plus forte, couplée à des attentes sociales plus grandes et à ses propres exigences… C’est à ne plus s’en sortir.

Portrait de Naomi Osaka par The Kagerian

Portrait de Naomi Osaka par The Kagerian.

Dernièrement, deux athlètes noires, Naomi Osaka et Simone Biles, ont annoncé privilégier leur santé mentale à leur carrière. Les sportives de haut niveau étant la représentation même du dépassement de soi dans un but de performance, leur annonce semble avoir eu un grand impact sur les autres femmes noires.

Et si on arrêtait les frais ? Dans cet article, je vous ai parlé du travail gratuit qu’on nous impose systématiquement. En effet, du fait de notre société capitaliste, productiviste et inégalitaire, certaines personnes se retrouvent à faire du travail gratuit, et tout le monde considère cela comme normal. Les contraintes de genre, les clichés raciaux et les phénomènes socio-historiques qui traversent les individu·es les poussent parfois elleux-même vers le travail gratuit. Par ailleurs, certains corps de métiers liés à la création sont socialement déconsidérés. C’est le fameux “travail-passion qui n’est pas un travail”.

Ce papier n’était que la partie émergée de l’iceberg. Dans un prochain article, nous verrons la partie immergée : le travail qu’on s’impose à nous même.

Remerciements

Cette réflexion est d’abord née de nombreuses discussions que j’ai avec mes ami·es Jasmine, Kageri, Pauline et grâce à aux réflexions d’autres autrices et créatrices de contenus comme Héloïse (Couleur Politique), Laura Nsafou… Merci à elleux.