Miyazaki, le processus créatif et moi

Le Maître incontesté qui ne m’a pas touché.

Hayao Miyazaki est reconnu comme l’un des plus grands maîtres du cinéma d’animation contemporain. Il est aussi le cofondateur des studios Ghibli dont le modèle de production dénote dans l’industrie de masse japonaise. Et pourtant, pour des raisons purement personnelles, ses films ne sont pas de ceux qui m’ont touché profondément. Malgré cela, le documentaire 10 ans avec Hayao Miyazaki m’a, lui, bien attrapé.

When you die you can’t see sunsets. (Miyazaki le boutentrain) – Illustration par Missa

Il y a déjà seize ans déjà, le documentariste Kaku Akuwara suivait Hayao Miyazaki dans son quotidien de réalisateur, notamment pendant le production de Ponyo sur la falaise. Un documentaire qui suit le réalisateur au long cours sur plusieurs années. Et une plongée dans le processus créatif d’un homme… qui ne trouve de valeur à sa vie que si elle est au service des autres – et de leur divertissement. En voilà un prélude dramatique.

La mélancolie de Miyazaki

Découvrir un homme, ses défauts, ses doutes, ses peurs. Il n’y a rien de plus beau. Dans le documentaire d’Akuwara, bien que nous ne soyons pas dans une fiction, nous suivons un personnage (c’est là, selon moi, qu’on reconnaît un bon documentaire). On suit un travailleur. Un patron exigeant. Au tempérament difficile. Un père absent. Un homme qui a consacré sa vie à créer de la fiction pour enfant, mais qui n’a pas su agir en parent avec l’un de ses fils, Gorō Miyazaki.

Dans quatre parties d’une heure chacune, on observe un fumeur invétéré. Un vieux monsieur ronchon, en quête de tranquillité. Un homme qui craint la vieillesse et la mort. Mélancolique. D’ailleurs, lors d’une scène extraordinairement intime où Hayao Miyazaki apprend la mort d’une collègue de longue date, ce dernier sort prendre l’air. Et, bouleversé, face à un ciel rose, orange et bleu, il lâche : «– Quand on meurt, on ne peut pas voir de couchers de soleil.»

Un pessimisme beau à regarder

Car Hayao Miyazaki est un homme de contradictions. Si l’on regarde sa filmographie d’un œil distrait, d’une perspective quelque peu orientalisante comme aiment le faire les médias occidentaux, on peut s’y méprendre. Berné par les images brillantes, colorées, champêtres, on peut n’y voir que douceur et poésie. Enveloppé dans l’ambiance d’une culture étrangère, on peut croire à une fable écologique profondément pacifiste. Et pourtant, dans la beauté des paysages naturels qu’il nous dépeint, Miyazaki nous montre sans cesse l’ombre d’un effondrement imminent.

Paysage calme, dans une étendue d'eau, une maison et un arbre que une île avec un ciel bleu, et un gros nuage cotonneux en arrière-plan.

Paysage d’une scène issue du « Voyage de Chihiro ».

Ce n’est pas la nature en colère, c’est la fin de l’homme. Tout comme Hideki Anno, auteur de Neon Genesis Evangelion, dont il est très proche, on ressent un certain pessimisme qui ressort de son œuvre. De la même façon, lorsqu’il regarde ce coucher de soleil après la mort de son amie, le réalisateur ne voit pas que la beauté du spectacle de la nature, puisqu’il dit : 

«– On dirait un paysage de fin du monde.»

Dans les lumières d’un magnifique crépuscule Miyazaki observe une fin inexorable. Et le dessinateur semble porter son art comme un fardeau, qui bientôt prendra fin. Toute sa vie durant, il a pris l’animation comme un talent dont il doit faire quelque chose. Comme un don qu’il doit éprouver pour le mériter. Mais l’homme approche les 70 printemps lors du tournage de ce film. Et il se voit diminuer. Il voit ses pairs s’en aller. Et pourtant il veut continuer.

Le génie qui n’existait pas

Beaucoup se moquent des annonces successives de Miyazaki concernant sa retraite. Seul lui-même connaît les raisons de ces changements d’avis successifs. On retrouve ici l’être humain et ses contradictions. D’ailleurs, tout le processus créatif de l’artiste oscille entre euphorie et souffrance. C’est, je crois, le lot de tout créatif. Et c’est là que le film m’a véritablement eu.

Extrait du film « 10 ans avec Hayao Miyazaki »

Personne n’est un génie. Le talent n’existe pas. Seul le travail compte. Seul le processus, parfois douloureux, nous mènera à l’œuvre. Et voir Hayao Miyazaki passer par les mêmes étapes que le commun des mortels m’a émue. Non pas que j’idéalise le monsieur. Je n’ai jamais cru dans la figure du génie artistique. Je ne crois pas au talent. Je ne crois en l’existence d’aucun autre don que le don soi.

Du chaos et de la joie de créer

Those who identify as otaku , they sicken me deeply. Anime was a mistake. It's nothing but trash.

Extrait du film « 10 ans avec Hayao Miyazaki ».

Prendre du temps. Ne rien faire. Laisser son cerveau procéder, en arrière-plan.

Essayer. Une veille technique. Puis une nouvelle. Puis revenir à l’ancienne.

Sortir. Voir le monde. Tout prendre en photo, tout filmer. Se nourrir du réel.

Se tromper. Jeter des tonnes et des tonnes de papier. Tout effacer. Recommencer.

S’isoler. Se recentrer sur soi. Mais comment saisir l’idée?

 

Être désespéré. Ne plus vouloir parler à personne. Douter. Croire qu’on y arrivera jamais. Que cette fois c’est terminé.

Puis créer. Et recommencer.

Voir un être humain tel qu’il est, dans toute sa complexité, dans ses faiblesses, dans ses moments les plus vulnérables… me touche toujours au fond de l’âme. Et c’est cette expérience que j’ai éprouvé en regardant 10 ans avec Hayao Miyazaki.