Sous texte fascisant : peut-on encore aimer L’Attaque des Titans ?

Ce texte est la transcription d’un épisode du podcast La Weeberie. Il a été enregistré après la fin du manga papier. Attention, cet article contient des spoilers de l’Attaque des Titans, et dans une moindre mesure de The Heroic Legend of Arslan et Fullmetal Alchemist.

Des personnages forts

Je ne fais pas partie des fans de la première heure de l’Attaque des titans. Lorsque j’avais regardé le premier épisode il y a des années de cela, je n’avais pas continué. C’était beaucoup trop pour moi car, tout ce qui s’apparente de près ou de loin au cannibalisme m’angoisse. Peut-être cela me renvoie-t-il à la fondatrice angoisse de dévoration. Alors, vous imaginez bien, SNK, c’était pas pour moi. Et puis, face au succès grandissant de la série animée, beaucoup de gens m’ont dit : c’est bien plus que ça, tu verras, c’est génial. Alors j’ai commencé à regarder sur Netflix.

Je suis quelqu’une qui vit les choses intensément. Une adepte du binge watching. Alors j’ai rattrapé toutes les saisons en quelques mois à peine, tant et si bien que j’en suis arrivée à rattraper le manga. Ce qui tombait bien, puisque celui-ci en arrivait à son terme. Hajime Isayama allait mettre un point final à son œuvre.

Au départ, en regardant l’anime, j’ai eu du mal à m’attacher aux personnages. D’abord, j’ai détesté Eren du début à la fin de l’histoire, ce qui ne m’a pas aidé. Mais j’ai fini par les aimer. Armin, le gros cerveau sensible. Livaï, le guerrier imbattable qui accorde tant d’importance à la vie humaine. Le trio Jean, Cony et Sasha et leur amitié à toute épreuve. Ymir et son amour inconditionnel pour Historia. Hanji la scientifique humaniste qui aime les monstres. Et même Reiner avec son arc de rédemption. Le tout, dans une ambiance horrifique de fin du monde et de l’humanité contre une menace surnaturelle. 

Non, décidément, la force de cette œuvre, c’est l’écriture de ses personnages. Mais sa faiblesse, c’est sa cohérence politique et idéologique.

Une faiblesse idéologique et politique

Et quelle faiblesse.  Vous le comprendrez assez vite, je porte de fortes convictions politiques dans mon cœur. Alors, je dois avouer que la glorification de l’armée dans ce manga m’avait crispée dès le départ. Pourtant, un procédé le justifiait dans toute la première partie de l’œuvre : il s’agissait de l’humanité contre les monstres. Et je dois bien avouer aussi que l’esprit de camaraderie que l’auteur a réussi à mettre en place m’avait conquise. En bonne antimilitariste, Roy Mustang de Fullmetal Alchemist est un de mes personnages préférés de tous les temps : je ne suis pas à une contradiction près.

Et puis est arrivé ce plot twist. En fait, Paradise est une île, et sur cette île, toute une population est tenue dans l’ignorance de leur propre situation politique. Hors de leur île, le monde est vaste. Et le monde leur en veut. Ce n’est plus l’humanité contre les monstres, mais cela devient nos héros contre le reste du monde. Et en fait, les monstres, ce sont des humains. Intéressant.

Carte représentant le monde de L‘Attaque des Titans, Paradise étant l’île et Marh sur le continent. Paradise correspondant à l’emplacement de Madagascar dans notre monde, on peut conclure que Livaï Ackerman est malgache.

Mais petit à petit, des choses ont commencé à me gêner. J’étais pourtant persuadée que l’auteur, lors de son grand final, nous ferait passer un message clair. Parce qu’il amorce des réflexions sur le cercle de haine, sur les rancœurs millénaires, sur comment briser ce cercle. Gaby, l’enfant têtue, finit même par le comprendre. Tout comme Winry déclenche le déclic de Scar dans Fullmetal Alchemist. Mais tout de même, certaines choses me gênait avec persistance.

Des raccourcis historiques

Le parallèle avec la Seconde Guerre mondiale. Le brassard rappelant l’étoile jaune que portait les juifs. Les camps dans lesquels se trouvent les Eldiens. Il était évident que l’auteur faisait référence en partie à l’histoire du nazisme. Mais pour aller où ?

Au départ, on est du côté des Eldiens : la minorité contre la majorité, comment ne pas prendre leur parti ? Mais l’on découvre que l’humanité leur en veut pour une raison, et non des moindre : ce peuple déchu a régné sur le monde pendant des années. Et a assis sa domination de façon sanguinaire grâce à son pouvoir titanesque. Propagande de Marh ? Un mensonge éhonté pour opprimer ? C’est ce qu’on croit, à un moment. Mais en fait non.

Et c’est là que doit s’arrêter l’anaologie avec le peuple juif parce que, disons des banalités, aucun peuple ne mérite le génocide. Mais en plus, dans la réalité qui est la nôtre, le peuple juif n’a jamais régné sur le monde grâce à une arme secrète puissante. Et le nazisme n’a aucunement été la réponse à une quelconque domination. J’étais confuse. Je me demandais où Isayama voulait nous emmener. Quel était son propos ? Et j’y croyais, j’y croyais jusqu’au bout : à la fin, tout s’éclaircira. Et puis la fin est arrivée. 

Une réception à l’international plus critique qu’en France

Eren Yager prend sur lui d’exterminer 80% de l’humanité grâce au grand terrassement. Et il y arrive. Son meilleur ami d’enfance l’en remercie. (Je ne me remettrai jamais de cette trahison du personnage d’Armin). Ymir est une ancienne esclave abusée sexuellement tombée amoureuse de son bourreau. Mikasa tue son amour de toujours pour sauver l’Humanité, et lui reste enchaîné jusqu’après sa mort. J’en avais le souffle coupé. J’essayais de garder la tête froide. Je sentais que j’avais manqué quelque chose.

Il était sûr que je ne pouvais de toute façon pas adhérer au propos sur le génocide. J’ai été élevé avec Fullmetal Alchemist, où un des haut gradé de l’armée d’Amestris qui parle de “tout détruire pour ériger un nouveau monde”, de « sacrifice pour une renaissance” se fait littéralement botter le cul par Izumi Curtis et Olivier Mira Armstrong en même temps. Comment Armin pouvait-il dire MERCI ? Comment Eren pouvait-il répondre “Je ne sais pas. C’était une envie irrépressible » à la question “Mais pourquoi ?” tu extermine la quasi totalité de l’humanité you dumb bitch?

Le Titan Colossal dans l’anime L’Attaque des Titans. Il n’a pas la tête froide comme moi.

Bref. Gardons la tête froide. J’essaye de regarder la réception de cette fin. Et un truc me saute aux yeux : en France, elle est saluée par quasi toute la fanbase. Des longues vidéos vibrante d’émotion rendent hommage au génie d’Isayama. A l’international, c’est un autre son de cloche. Je commence à lire des articles sur le sujet.

D’abord un article de The New Republic magazine écrit par Shaan Aamin, publié le 16 novembre 2020. Why attack on titan is the alt-right’s favorite manga ? L’article soulève des choses intéressantes, je ne suis pour autant pas 100% convaincue. Il s’agit là d’une analyse de la réception d’une œuvre en dehors de son contexte culturel. Malgré tout, je comprends le propos de l’auteur. Et puis, je fini par tomber sur un autre article. Attack on Titan couldn’t escape controversy in the end : looking back at the legacy the manga leave behind. La fin de l’attaque des titans ne pouvait pas échapper à la controverse : retour sur l’héritage que le manga nous laisse. Un article écrit par un journaliste nommé Kazuma Hashimoto pour le magazine Polygon. Et là finalement, tout s’éclaire.

De ma vision eurocentrée et de mon ignorance historique

Ignorante que j’étais de l’histoire du Japon et trop centrée sur ma vision européenne des choses, il me manquait les clefs pour comprendre correctement l’ensemble du propos d’Hajime Isayama. Le parallèle avec le Japon Impérial devenait tout à coup évident. Un ancien peuple de colonisateurs se retrouve opprimé et brimé par les anciens colonisés. Une peur assez commune des nations impérialistes.

Et puis, il y a cet article 9 de la constitution japonaise, qui lui a été imposé après la Seconde Guerre mondiale, et qui l’interdit d’avoir une armée offensive. Voilà pourquoi on assiste à la résurgence d’un Eldia militariste célébré en grande pompe à la fin du manga. Avec une coalition pour la paix composée de nos héros qui se compte sur les doigts d’une main. Tous les passages où l’on voit la population réfractaire à l’armée, où Eren défend les bataillons corps et âme contre un peuple hostile aux militaires… “If you can fight you win, if you cannot fight you lose.”  scandent les yagerist. Tout me revient en tête.

Et cette esclave qui attrape le syndrome Stockholm comme un mauvais rhume ? Il n’y a pas qu’aux États-Unis que l’œuvre est controversée, mais aussi en Corée. Kazuma Hashimoto m’éclaire encore une fois : lors de la colonisation, des femmes coréennes étaient faites esclaves sexuelles pour l’armée Japonaise. Et les révisionnistes de cette histoire nient la question du viol prostitutionnel en prétendant que ces femmes étaient souvent amoureuse de leurs bourreaux. Je vous laisserais lire l’article en entier et vous renseigner sur cette histoire, vous en trouverez plus en cherchant l’horrible terme “femmes de réconforts”.

Ymir qui passe du temps en famille. Planche du manga L’Attaque des Titans par Hajime Isayama.

Tout ceci m’avait bouleversé. Non seulement mon manque de connaissance historique m’avait fait rater la moitié de l’histoire, mais c’était probablement le cas de tas d’autres lecteurs et lectrices du monde entier. Des gens bien plus jeunes que moi. Quel impact cette histoire pouvait-elle avoir sur leur construction politique et identitaire?

Esthétisation de symboles fascisants

Mon feed instagram était rempli de tiktok “Outifit inspired by SNK”, où je voyais des ados reprendre le brassard comme simple accessoire de mode pour leur tenue. Des cosplayers encore au lycée enfiler les costumes de Marh, un régime fasciste qui souhaite exterminer tout un peuple. Des enfants chanter Sasageyo! le poing sur le cœur. Il était clair que cette œuvre participait à l’esthétisation de symboles assimilés au nazisme et à l’armée. Je voulais tirer un trait dessus.

Screenshot d’un Tik tokeur portant un brassard de Marh pour le style.

Puis, une question est venue me hanter : pouvais-je continuer d’aimer L’Attaque des Titans? Pouvais-je ignorer les émotions que cette œuvre m’avait procuré ? La qualité de ses personnages féminins ? L’introduction de personnages lesbiens ? Ses discours sur la vengeance et la haine ? L’amitié ? Pouvais-je ignorer Livaï et Hanji, qui mettent en garde Eren en lui disant : ces gens qui se sacrifient pour toi, ce sont des êtres humains, des camarades, des frères, soeurs, pères, mères ? La tension qu’il existe entre le collectif et l’individualisme d’Eren ?

Et en même temps pouvais-je ignorer toutes les alertes qui s’étaient allumées dans ma tête à chaque propos limite ? Pourquoi j’avais décidé d’ignorer le fait qu’Armin admire Erwin parce qu’il a sacrifié son humanité pour poursuivre sa cause ? Pourquoi je faisais semblant de pas avoir compris que non, malgré mon aversion pour lui, Eren n’est pas un anti-héro, mais un héro tout court ?

Que s’était-il passé ?

L’impact des conditions de production du manga

Au fil du temps, on a vu Isayama revenir en arrière. S’excuser pour ses choix. Des pétitions ont été montées pour la réécriture de la fin. Tout cela allait beaucoup trop loin. Je pouvais accepter d’être déçue par une œuvre. Je pouvais accepter d’être en désaccord avec le propos d’un auteur. Pourquoi d’autres personnes se sentaient-elles le droit d’exiger le changement d’une oeuvre ? Répliquer, critiquer, et même écrire sa propre fanfiction, pourquoi pas, mais peut-on tout exiger d’un auteur ? Qui a dit qu’il s’agissait d’une œuvre collaborative ?

Au fond, je ne connais pas les opinions politiques d’Hajime Isayama. J’ai été plutôt convaincue par l’analyse de Kazuma Hashimoto. Et pourtant, quelque chose me dit que les conditions de production de l’œuvre n’y sont pas pour rien. La plupart des mangas sont prépubliés dans des magazines, chapitre par chapitre. Ils sont donc suivi chroniquement par les lecteurices, dont la réception a un impact énorme sur le devenir du manga. SNK est prépublié mensuellement dans le Bassatsu Shonen Magazine.

Et désormais, lorsqu’une œuvre est adaptée en anime, sa réception en est décuplée. D’autant plus quand l’anime en question est publié par Netflix. Les réseaux sociaux permettent des échanges entre fans de tous les pays. SNK était en Top Tweet mondial à chaque nouvel épisode. Jamais la portée d’une œuvre n’aura été aussi grande et instantanée qu’au XXIème siècle. Or, dans toutes les interviews que j’ai lu d’Isayama, celui-ci semblait totalement dépassé par le succès de son œuvre, et ressentir une pression monstre. Je n’ai pas de réponse, mais je pose la question : qu’est-ce que ce flux de commentaire constant fait aux auteurices ?

Hajime Isayama : dépassé par son oeuvre ?

Hajime Isayama dans son élément naturel.

Arrive juin 2021, le Bessastu Magazine publie une interview croisée d’Isayama et Arakawa. Au cas où vous ne l’auriez pas deviné, Hiromu Arakawa est l’une de mes autrices préférées, et FMA mon manga favori. Je n’ai pas eu accès à l’interview entière des deux auteurices, mais j’en ai lu un résumé en anglais sur Otaquest et quelque chose m’a frappé.

Lorsque les deux auteurice se mettent à parler de processus créatif, Arakawa évoque ses lectures sur l’histoire Perse pour sa série The Heroic Legend of Arslan. Dans les bonus de FMA, mais aussi de Silver Spoon, elle parle tout le temps de la quantité de livres qu’elle achète pour se renseigner sur un sujet. Isayama, lui, aurait dit surtout s’inspirer d’autres œuvres de pop culture… ainsi que d’une nouvelle du très célèbre Ryotaro Shiba qui traite des guerres sino et russo-japonaise. Je n’ai rien contre le fait de s’inspirer de culture de masse, mais cela a ses limites. Isayama cite The village comme inspiration pour les relation entre Marh et Eldia. Ce qui me conforte dans l’idée qu’il aurait peut être dû s’en tenir à une histoire d’horreur. Et qu’il a finit par s’embourber dans sa volonté d’introduire un contexte politique, avec des références historiques qu’il maîtrisait mal.

De même, Arakawa dit vouloir mettre en valeur l’importance de la connaissance, ce pourquoi elle a mis l’accent sur la scène de l’autodafé dans Arslan. Isayama dit simplement avoir voulu faire une fin… Scandaleuse. En fait, je commence à me demander si Isayama a pris la mesure de ce qu’il écrivait. Ou s’il ne s’est pas laissé dépasser par son œuvre. A moins qu’il fasse exprès pour se dédouaner de la portée de celle-ci ?

Peut-on encore aimer Shingeki No Kyojin ?

J’en sais rien. Je crois que je n’aurais jamais de réponse aux questions qui torturent mon esprit. Ce qui est sûr, c’est que j’aime toujours Shingeki No Kyojin. Parce que cette œuvre m’a diverti, nourri, qu’elle a pris de la place dans ma vie à un instant T. Ce qui est sûr aussi, c’est que je continuerais de la critiquer, de dénoncer ses approximations scandaleuses, ses tendances révisionnistes, son militarisme prononcé, son esthétique fascisante. Tout en chantant à plein poumons sur ses opening incroyables. Il y a quand même un monde, entre un brûlot ouvertement raciste, et une œuvre de pop culture écrite par un jeune auteur dépassé.

Dans tous les cas, je continuerais d’aimer Shingeki No Kyojin.

Parce qu’en fait, on peut aimer une œuvre sans l’idolatrer.

Et on peut critiquer une œuvre sans l’enterrer.