Pourquoi j’ai décidé de me produire sans publicité.

Un média en pleine expansion doit-il subir une normalisation?

Aujourd’hui je vais vous parler un petit peu de La Clameur Podcast Social Club, et de pourquoi j’ai choisi de créer une structure indépendante pour produire mon podcast La Couleur de l’Art.

« Par le jeu de la professionnalisation et de la structuration du marché, les producteurs de ces pépites sonores commencent à reproduire les schémas homogènes des médias dominants : blancs, urbains, et soumis à des impératifs financiers […] Serons-nous condamnés à n’entendre que l’intimité des quelques privilégiés accédant aux micros ? »

La révolution podcast : quand la parole se libère. Carole Lefrançois, Elise Racque pour Télérama.

Dans cet article de Télérama datant de février 2021, vous pouvez lire que le podcast est une branche en voie de professionnalisation. Et c’est vrai, le monde du podcasting est un marché en plein essor. A mesure qu’il se stabilise, qu’il devient plus légitime aux yeux d’un public élargi, des institutions et des médias mainstream, il se normalise. C’est également le constat de podcaster indépendant·es comme Anthony Vincent et Douce Dibono (du podcast Extimité). Ce qui est actuellement le médium des voix des personnes marginalisées est en passe de devenir le terrain de jeu de celleux qui ont déjà toutes les tribunes et les projecteurs.

Qui détient les moyens de production ?

Nous avons fais le même constat avec mes collaboratrices Pauline Moszkowski-Ouargli et Haïria Ahamada. La crise du COVID-19 nous a en plus prouvé quelque chose. Lorsque les investisseurs se retirent, les « coûts » que les studios de production suppriment en premier lieu sont… les travailleur·euses. Les personnes précaires (les créateur·ices) en première ligne. Durant cette période, Pauline est directement touchée par ce phénomène. Elle a en effet dû abandonner un projet de podcast en pleine production. Le studio avec lequel elle avait signé son contrat l’a licenciée.

Mais nous en avons aussi fait une autre constatation. Si le podcast contient (encore) des voix de personnes de tous horizons, et pour beaucoup, de personnes non-blanches (n’ayons pas peur des mots), les moyens de production, eux, sont détenus par les mêmes profils. Certaines sont des femmes, le plus souvent de classe supérieure et parisien•nes. Cela se reflète aussi dans le profil des auditeur·ices. Or moi, je suis une meuf, d’origine malgache, qui habite en zone périurbaine. 

Un modèle économique centré sur la publicité

En plus de cela, le modèle économique du podcast est tourné vers la publicité. Moi qui évite h24 les sollicitations publicitaires, j’étais moyennement partante. Quant au podcast de marque, il me posait une question d’éthique. Comment garder son indépendance vis-à-vis d’un projet si l’on produit pour une marque ? Comment garder une certaine transparence envers le public ? Je ne jette pas la pierre à celleux qui fonctionnent sur ce modèle. Il est un des seuls existant pour l’instant, mais la question se pose. 

Deux modèles donc qui, vous vous en doutez, ne me convenaient pas vraiment. Alors oui, j’ai d’abord toqué aux portes des studios pour essayer de me produire. J’ai eu de l’intérêt parfois, un peu de bienveillance, des refus et des silences. Évidemment, ces studios en France sont peu (mais ils se multiplient) et ils sont beaucoup sollicités. Ils ne peuvent donc pas tout produire. Et puis, comme dans le reste du monde du travail, quand il y a déjà une personne « de la diversité » il y a rarement de la place pour d’autres.

La production indépendante est-elle la solution ?

Alors je n’avais plus qu’à me tourner vers la production indépendante. Sauf que : c’est précaire, et cela demande énormément de temps. Actuellement, je donne une partie de mon temps gratuitement dans le but de gagner de l’argent. Mais en tant que femme racisée, j’ai déjà accompli énormément de travail gratuit (« engagement » dit-on pour être poli). Et ça ne peut plus durer. Par ailleurs, quand on bosse à côté (pour manger accessoirement) : s’occuper de la comm’, du démarchage, du son, du montage… De tout en même temps, c’est possible, mais ça peut vite mener au burn out. Et pour ça déjà j’ai déjà donné. 

La Clameur : les moyens de productions à ceux qui produisent !

Alors comme l’union fait la force, et que j’ai des idéaux collectivistes, j’ai cofondé La Clameur Podcast Social Club avec deux autres femmes racisées.

Haïria, Pauline et moi-même avons mutualisés nos savoirs et nos compétences pour créer ce studio collaboratif et indépendant. Et on veut maintenant que d’autres gens s’en emparent ! Je pense très sincèrement que je n’aurais pas pu atteindre une telle qualité sonore dans le premier épisode en étant seule.

Mais adhérer à la Clameur ne veut pas dire renoncer aux autres types d’aide, au contraire ! J’ai mis toutes les chances de mon côté. Ainsi, j’ai postulé et je suis devenue lauréate d’Afrolab, un accélérateur de projet qui m’a beaucoup aidé.

Bref vous l’aurez compris. Créer cette structure m’a permis d’augmenter la qualité de mon podcast. Me reposer sur le collectif m’a aussi fait multiplier mes chances d’obtenir des financements. Parce que j’ai pu bénéficier d’aide administrative. Je crois vraiment que c’est grâce à ce genre d’initiatives que le podcast continuera de porter les voix des personnes marginalisées. Tout en les mettant au centre de la production. Votre travail vous appartient, et c’est aux travailleur•euses de l’organiser, de le valoriser et d’en récolter les richesses. Ça c’est le modèle auquel je crois !