L’art Beyoncé et le capitalisme.

Le clip de Apeshit : un coup de pied dans la fourmilière ?

“En effet, Beyoncé et son mari ont su donner un coup de pied dans la fourmilière du monde de l’art. Il et elle ont investi les lieux, littéralement le Louvre (excusez du peu). Hérissant un tout petit peu le poil des réac’ français, les garants de la Culture légitime, qui n’ont pas supporté la vue de danseuses habillées dans des vêtements de couleur chair… exécutant leurs pas les plus gracieux devant le Sacre de Napoléon.”

Extrait de La couleur de l’art – Prologue

Vous n’avez pas pu le rater, il a fait 43 millions de vues  sur Youtube en 10 jours ! Conspué par les uns, glorifié par les autres : le clip Apeshit du couple Carter aura fait parler de lui. 

https://www.youtube.com/watch?v=kbMqWXnpXcA

D’abord, la fachosphère a réagi comme d’habitude. Beyoncé et Jay-Z auraient profané le temple sacré de la culture occidentale. Voir des danseuses en justaucorps se « déhancher » devant des chefs d’œuvres du monde occidentale, c’est trop pour certains. D’autant plus qu’il s’agit de hip hop. Ces critiques sont constantes dès qu’une personne noire prend place à un endroit où l’on estime qu’elle ne devrait pas être. En cela, on peut reconnaître une part de subversif à l’œuvre du couple Carter.

Combien ça coûte ?

Mais des critiques, il y en a eu d’autres. Tourné dans le plus grand secret, deux choses ont d’abord retenu l’attention des détracteurs en dehors de l’extrême-droite. “C’est une privatisation de la culture !” et “Combien tout cela a coûté ?” Le Louvre est devenu une vip room titre un célèbre magazine satirique français.

Il faut savoir que le Louvre loue régulièrement son espace à des tournages de films, clips, shooting photo… Ce n’est donc pas un privilège dont ont bénéficié spécifiquement Bey et Jay-Z. Le Louvre a donc des grilles tarifaires publiques : un article du JDD analyse les chiffres et spécule. Alors 15 000, 20 000€ ? Plus ? Moins ?  Mécénat, chèque ou espèce ? On ne le saura jamais, car la teneur du contrat reste secrète. Et d’ailleurs, est-ce important ?

Danseuses de Beyoncé devant le Sacre de Napoléon, au Louvre.

Le Louvre se paye une image de marque.

Ce qui est sûr, c’est que le Louvre a sûrement eu retour sur investissement. En dehors du coup de pub international, il propose désormais un parcours spécifique “Jay-Z et Beyoncé”. Si on peut saluer le fait que grâce à ce parcours, des gens qui n’avaient pas jamais poussé les portes du Louvre y entreront peut-être, allons plus loin.

À l’heure où le mouvement Black Lives Matter et le combat d’Assa Traoré contre les violences policières ont fait les unes des médias. À l’heure où le public appelle les entreprises, personnalités publiques, institutions à prendre position. On peut se demander : le Louvre a-t-il su faire mieux que les autres ? En réalisant et promouvant ce clip, Le Louvre s’attire la sympathie d’un large public. Et il se positionne sur un marché : celui de l’engagement de “marque” pour une “cause”.

Les professionnelles de la culture demandent mieux

Le 11 juin 2020, Louise Thurin et Zélie Caillol, deux étudiantes à l’ICART Paris publient une lettre ouverte à tous les musées français :

“Chers musées, Éduquez-moi sur le racisme. Quelle est votre valeur si vous ne me parlez pas ? Pourquoi ces façades noires vides et ces silences – prolongés ? […] Ne rien dire ou publier une façade noire – accessoirement accompagnée d’une banalité ; entre votre action sociale potentielle dans le débat public et celle de l’Oréal, il n’y aurait aucune différence ? […] Black Lives Matter est un appel à l’action, pas à la solidarité.”

Aussi, est-on en droit de se demander : en dehors de ce parcours, quel travail le Louvre a-t-il engagé sur ses collections pour la mise en valeur de l’Histoire noire ? Anne Lafont, Historienne de l’art, autrice de l’ouvrage L’Art et la race, l’Africain (tout) contre les Lumières, se pose la même question :

“ Le clip actualiserait le musée du Louvre et lui ouvrirait, à très bon compte, des perspectives en termes de diversification de ses publics. Soit. Mais comment considérer alors l’absence d’un travail de fond sur ces tableaux aux nombreuses figures noires que le cinéaste a relevées (Benoist, Géricault, Véronèse…) ? Comment s’expliquer qu’un projet ambitieux sur l’Afrique expanded au musée du Louvre, des antiquités égyptiennes aux peintres caribéens Théodore Chassériau et Guillaume Guilhon-Lethière en passant par les objets décoratifs en ivoire ou encore le fameux (et ridicule) pavillon des Sessions consacré aux arts dits premiers, n’ait jamais eu lieu ? Si le Louvre souhaite diversifier ses publics et même plus précisément interpeler les Afro-descendants, le musée doit repenser l’histoire monumentale de ses collections et s’orienter vers une histoire attentive à la mondialité de sa constitution, en plus de se détourner du coup médiatique, de l’emballage publicitaire, aussi efficaces soient-ils.”

Soyons plus exigeants

Danseuses devant la Victoire de Samothrace.

Alors que la première exposition sur le modèle Noir en France a eu lieu au musée d’Orsay en 2019 (c’est dire), une expo qui est, à la base, afroaméricaine (bis répétita)… Il semblerait qu’un vrai travail de fond soit demandé par : les chercheur·euses, les étudiant·es en art et le public. Et ce ne sont pas  quelques visites contre le racisme organisées au musée Delacroix,  sous la tutelle du Louvre en 2018 par la Fondation Lilian Thuram (que je salue) qui suffisent à pallier le manquement d’un véritable projet de fond.

Et vous, qu’en pensez-vous ?